Claude Mellan, buriniste

L’art du burin est celui, précis, d’inciser des traits. Guidé par une main habile et assurée, une main patiemment formée par l’exercice, l’outil est engagé dans la plaque du métal, les creuse un à un généralement à partir d’un linéament préliminaire, et forme un lacis plus ou moins dense, homogène ou composite. Il trace ces traits par soustraction, à l’instar de certaines gravures sur bois; certaines seulement, car bien que caver des lignes soit une technique xylographique allant de soi, elle n’est pas la plus couramment adoptée. On choisit généralement de les faire émerger de la planche en les épargnant, c’est-à-dire en les dégageant du matériau ; les parties en relief sont imprimées et celles évidées demeurent blanches sur le papier.

Claude Mellan, "La Sainte Face", burin, 1649

Claude Mellan, « La Sainte Face », burin, 1649

Mais revenons au burin. Les sillons qui retiennent l’encre aux fins d’impression présentent la modalité finale du sujet, mais en contrepartie, l’image est restituée en miroir de la plaque, qui elle-même peut être ou non une adaptation inversée du modèle. Ils ne sont que des ‘gammes’ de tailles si on ne les dirige pas avec conviction, si on ne leur applique pas un peu de méthode, et donc si on ne leur affecte pas un dessein. Lorsqu’ils sont ordonnés, formant des faisceaux puis une surface, ils ne ressortissent plus à l’essai ou au contrôle de l’affutage du burin. C’est pour cette raison que l’on a cherché à rationaliser l’organisation des tailles.

Claude Mellan va substituer, notamment sous l’influence de Hendrik Goltzius et de Jacques Callot, un système de tailles parallèles, variant en épaisseur par endroits afin de vendre les valeurs, à l’alternance des tailles et contre-tailles produisant les tons, telle qu’en vigueur dans le burin depuis le XVIe siècle. La technique n’est pas inédite, elle est d’ailleurs maîtrisée par d’autres graveurs, mais Mellan l’utilise avec une systématique et une sophistication sans précédent, soulignant le rendu esthétique résultant plutôt que l’effort lui-même.

Afin de valoriser la technique adoptée par Mellan, l’imprimeur joue à son tour un rôle capital. Il doit savoir apprêter la plaque avec suffisamment de finesse pour réussir à exalter les tailles avec la juste quantité d’encre, de manière à préserver les blancs.

La gravure en creux est convexité sur papier : une fois l’image délivrée sur le support, un monde de relief est sculpté par les éclats lumineux produits par l’enchevêtrement des lignes noires et le spectre du support. La ligne imprimée active la matérialité du papier, dont le grain et la teinte participent du relief de l’image. Tirer parti de la matière et de la force chromatique du support n’est pas, là aussi, une ressource nouvelle. Albrecht Dürer, qui choisissait ses papiers avec soin, concilia ses objectifs de narration avec la propriété du blanc.  De son côté, Filippo Baldinucci, un contemporain de Rembrandt, remarqua précisément que ce dernier produisait ses clairs-obscurs « en teintant le fond entièrement de noir en quelques endroits, et en laissant en d’autres le blanc du papier ».

Bien qu’elle fut simultanée sur l’échelle du temps, cette façon d’épaissir les zones sombres en les chargeant de tailles (la pointe sèche permettant en particulier ce travail de densification progressive de la plaque), tout en marquant le contour d’éléments et de personnages situés dans la pénombre, esquissés, était en somme opposée à l’économie de moyens de Claude Mellan, où les tailles sont peu nombreuses et disciplinées.

Mellan va exploiter des possibilités expressives de la feuille de papier en ménageant des réserves ou encore en laissant émerger des figures sculpturales de fonds non travaillés. Le passage d’une manière sombre, surchargée de tailles, à la flamande, vers une manière claire où seules quelques tailles parallèles expriment ses intentions, est rendu possible en se servant du support à venir comme d’un champ lumineux, proprement en l’anticipant. « La page blanche est déjà un composé à quatre variables (matériel, hauteur, largeur, épaisseur). L’élément gravé n’existe qu’en vertu d’autres », nous rappelle le graveur du XXe siècle Albert Flocon.

Ni la ligne noire ni l’interstice blanc la doublant n’ont de valeur en soi chez Claude Mellan. C’est leur combinaison en tant que surface qui accomplit le contraste du noir et du blanc.

Etiquettes: burin, Claude Mellan, graveur

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