Art / Attractivité

L’économie mondiale ne connaît pas, à mon avis et contrairement à ce qu’on entend souvent, une période de stagnation, mais le commencement d’une nouvelle révolution marquée par l’émergence de technologies à large spectre qui vont modifier les structures de la production comme de la consommation. Les nanotechnologies, la biologie moléculaire, la génétique, l’intelligence artificielle constituent des vecteurs de croissance jusqu’à présent méconnus.
Mais à chaque révolution industrielle et technologique, le centre de « l’économie-monde », selon l’expression de Fernand Braudel, change. Braudel avait observé que l’économie marchande s’articulait autour d’un pôle influent qui attirait les richesses financières et humaines: « La splendeur, la richesse, le bonheur de vivre se rassemblent au centre de l’économie-monde, en son cœur. C’est là que le soleil de l’histoire fait briller les plus vives couleurs, là que se manifestent les hauts prix, les hauts salaires, la banque, les marchandises ‘royales’, les industries profitables, les agricultures capitalistes… » (« La Dynamique du capitalisme », Flammarion, 1988).
Ce centre de l’économie-monde a successivement été Venise, puis Anvers, Gênes, puis Amsterdam, Londres, puis New York. Car à chaque vague d’innovation il y a son décentrage. Dans une logique qu’on pourrait définir de darwinienne, les causes qui ont mené un territoire au succès vont mener à un échec. L’Arsenal de Venise a contribué au bonheur économique de la ville jusqu’à ce que le voilier supplante la galère. Londres pris le tournant de la vapeur mieux qu’Amsterdam. Et très tôt, New York a saisi le génie de l’électricité. Et aujourd’hui?
De toute façon, pour devenir le cœur, un territoire doit réunir deux conditions. Première condition: il doit être le lieu vers lequel la ‘classe créative’ converge ou veut converger. Cette ‘classe créative’ a été théorisée par le géographe américain Richard Florida. Elle est composée d’une population urbaine, mobile et qualifiée qui est définie par trois T: technophile, talentueuse et tolérante. Le cœur est donc un endroit où se concentrent les meilleures universités, dans les domaines scientifiques et technologiques mais aussi dans le domaine du management. Et un endroit où les chercheurs y trouvent des conditions de travail exceptionnelles. Point de principe de précaution pour eux, mais des financements abondants et des salaires élevés. Les entreprises y naissent spontanément, ni aidées par des subventions, ni entravées par des réglementations trop strictes, ou par des charges prohibitives. La finance, régulée mais pas empêchée, vient d’elle-même compléter cet écosystème. La population de ce cœur de l’économie-monde est diverse, composé des gens de diverses nationalités et procidences. Et, point spécialement intéressant, on y trouve beaucoup d’artistes car les artistes utilisent, de plus en plus, les technologies les plus en pointe et contribuent à la remise en cause de l’ordre établi. Ils participent, de cette façon, à la croissance.
Mais une seconde condition est nécessaire pour être une ville cœur: des moyens de transport doivent être capables d’exporter une production massive. Or, aujourd’hui et pour longtemps, seuls des containers alignés et empilés sur des bateaux permettent de transporter massivement. C’est pourquoi le cœur doit disposer, ou avoir à disposition et avec une certaine proximité, de ports qui fonctionnent correctement.

Il est facile de voir que les politiques menées dans la plupart des pays européens, quelles que soient les déclarations d’intention, ne vont pas dans une direction qui permette de faire de l’Europe le nouveau cœur de l’économie monde. Pour cela, la vapeur de la politique économique, sociale et culturelle devrait être inversée: non pas faire partir la classe créative, mais la développer; non pas dénigrer la capacité d’entreprendre, mais la montrer comme exemple; non pas protéger des nouvelles innovations, mais libérer l’envie de faire des choses nouvelles.
Contrairement à ce qu’on entend trop souvent, les politiques qu’on mène en Europe ne nous condamnent ni à la faillite ni à la pauvreté, mais elles nous amènent à devenir un continent secondaire, dans un monde ouvert et riche de promesses. Il y a trop de principe de précaution, et trop peu de goût pour le risque.
Et dans le camp artistique aussi, nous pouvons extrapoler tous ces concepts. Nous pouvons devenir le cœur d’une espèce de ‘culture-monde’. Mais pour réussir cela, il faut:
– attirer la classe créative, les artistes en pointe, favoriser le métissage entre science, technologie et art, expérimenter à partir de nouveaux matériaux,…
-développer le caractère entrepreneurial des artistes et favoriser leur contact avec le monde de l’entreprise, du management et du marketing pour essayer des nouvelles symbioses créatives…
-libérer la créativité des artistes pour qu’ils aient l’envie de faire de choses nouvelles…
-que les artistes, et les différents acteurs qui composent le monde de l’art, contribuent à remettre en cause l’ordre établi, non pour le simple plaisir de le faire, mais à travers des idées et des réflexions qui peuvent apporter de l’air frais dans des atmosphères très confinées…
-que les artistes ne soient pas aidés par des subventions ou par des réglementations obsolètes, comme par exemple celles-ci portant sur la protection des droits d’auteur…, et
-qu’ils soient divers dans leurs origines et dans leurs buts, technophiles, talentueux et tolérants…
Alors, avec tout cela l’art sera un élément de construction du cœur de la culture-monde. Allons-y!

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