Art / Beauté

Charles Baudelaire disait: « Je veux extraire la beauté du mal », ergo, la beauté est partout, dès qu’on sait ce que veut dire l’extraire. Comment l’extraire? Qui décide ce qu’il faut extraire? Comment les autres peuvent connaître ou apprécier le résultat de cette extraction? Tout un tas de questions complexes, que je vais essayer d’élucider avec l’aide des philosophes et des artistes.

En fait, le lien entre l’art et la recherche de la beauté a marqué l’histoire de l’art, l’histoire de la création artistique. Ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme les premières formes d’art, sans doute les peintures de la grotte de Chauvet vieilles de 35.000 ans, éblouit le regard par la beauté des traits et l’harmonie des surfaces. Le ou les dessinateurs ont-ils vu dans ce qu’ils traçaient ce que nous y voyons aujourd’hui? Ont-ils eu le sentiment que leur dessin créait un monde et faisait voir ce que nul n’avait encore vu? Se servaient-ils enfin de ce jugement évaluatif qui nous est si familier, « C’est beau », présent sous une forme ou sous une autre dans les jugements esthétiques?

Platon fut la première réflexion philosophique, dans la tradition occidentale, établissant un lien entre création et beauté. Selon lui, au commencement est le désir, la pâte humaine du désir, et désir de l’âme autant que du corps. Pour Platon, l’âme en souffrance aspire d’abord à la beauté des corps, des visages, des êtres créés par la nature ou fabriqués par les hommes. Mais une pareille beauté n’est que la première marche d’une initiation qui porte progressivement le désir vers d’autres formes de réalité, issues de l’infini des formes, des couleurs, des dispositifs, des actes, des âmes et des idées.

Le désir est l’aiguillon qui ouvre grand les yeux et les rend avides, jusqu’à sentir en soi la présence de la beauté même, rien d’autre sans doute que la nécessité de la création, qui laisse l’artiste ou le penseur ouvert, exposé, infiniment vulnérable et exultant comme un dieu païen.

Mais on entend souvent dire que tout cela n’est que de l’histoire ancienne, car certains théoriciens affirment que la modernité artistique s’est définie par le rejet de la beauté…mais, est-ce bien certain? En réalité, ce que Platon désignait sous ce nom, n’est-ce pas au fond la volonté de chercher et de laisser les yeux affronter la nécessité de créer, quels que soient les sujets, les matériaux ou les styles:  dans les collages de Georges Braque, les couleurs de Rothko ou les pâtes sombres d’Anselm Kiefer…ou encore, avant les Modernes, dans les transes dyonisiaques, la tragédie-monde de l’Antiquité et les corps déchiquetés de la peinture médiévale.

Aujourd’hui, les philosophes contemporains débattent de la nature des jugements esthétiques. Le jugement de beau est-il descriptif, dit-il ce qui est dans la réalité? Est-il un jugement cognitif? Est-il susceptible d’être vrai et donc aussi d’être réfuté? Est-ce que c’est vrai qu’il n’exprime qu’un sentiment, qu’une impression? De façon plus fondamentale, je crois qu’on peut dire qu’il consiste d’abord en un jugement de reconnaissance, en une forme de jugement normatif qui cherche à détecter la présence du désir d’extraire la beauté  ou, comme le disait Platon, de procréer dans la beauté.

Le plus sérieux clivage qui traverse les époques et les styles n’est pas que la quête de la beauté serait une quête dépassée, mais plutòt que l’art est aussi utile. Là est sans doute la plaie ouverte qui rend aujourd’hui si douloureuse notre sensibilité esthétique, qui se trouve partagée entre une création fidèle aux usages et aux formes de l’utilité, fût-ce pour les contrarier, les subvertir ou les déconstruire, et une autre création qui recherche d’abord le visage d’un dieu au fond de la saleté.

Dans une culture, comme la nôtre, dominée par les techniques, les moyens de communication et la rapidité des échanges, la quête de la beauté n’est-elle pas orientée à devenir un acte presque subversif? Dans un monde, comme le nôtre, chargé de signes, d’images et de sons, la quête de la beauté n’est en train de devenir un exercice d’ascèse? Dans un monde artistique, comme le nôtre, traversé par la banalité, la confusion entre valeur et prix, la mélange sans canon, la quête de la beauté n’est en train de se convertir en une sorte d’elevation au-dessus de la mêlé? Reprenant Baudelaire, ne nous faut-il pas extraire la beauté du mal? Un mal à plusieurs visages, invasif et, souvent, attractif. Le mal de l’excitation nerveuse, de la banalité, du bruit de fond, de la course au prix et à la notoriété, de la facilité, des combines,…

Nous sommes tous, ou nous devrions être, en quête de la beauté. Une quête qui est toujours un chemin, un chemin innocent qui peut devenir douloureux, mais qui a comme atout le fait que les Muses savent encore donner et que c’est le chemin que les hommes nous avons suivi dès la grotte Chauvet jusqu’à aujourd’hui. C’est un chemin en pente mais au sommet il y l’accalmie, le bonheur et les joyeuses impressions. Le chemin à faire.

Etiquettes: Art, artistes, beauté, philosophes

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