Art / Isolement

L’histoire de l’art est remplie de différents exemples de mélange entre la posture et la réalité, entre la force créatrice et le marketing, entre la vérité et la simulation, entre la soumission et la rage, entre le phénomène de cour et les principes, plus ou moins révolutionnaires.
Une des postures les plus répandues, et en partie les plus appréciées du public en général, est celle-ci d’un certain isolement de l’artiste, ou même d’un certain ou complet rejet par lui de la société civile.
Ce sentiment, qui dans certains cas peut dériver vers une posture affichée, repose sur le principe d’une supposée supériorité morale de la part des artistes, une supériorité en principe ressentie par les esprits purs ou, dans une autre dimension, pour les gens qui exercent des professions ou des métiers, en principe, non impliqués dans l’échange monétaire directe, ni dans des contraintes d’horaires ou d’appartenance à une société commerciale hiérarchisée .
Pour croire avoir une supériorité morale, il faut d’abord l’avoir, et ensuite qu’elle soit reconnue et respectée. Comme ce n’est pas le cas dans la plupart des cas, le personnage en question a l’impression de ne pas être admis dans les rangs de la société civile telle qu’elle est structurée, et cela implique dans bien des cas une rupture avec la société, un mutuel mépris ou un mépris unidirectionnel, et dans des cas extrêmes, un refus très clair à suivre les règles de la société et l’apparition de comportements asociaux.
Il y a quelque temps, j’avais écrit un article à propos de l’aïdôs. Ce concept, qu’on pourrait essayer de traduire comme la retenue, dérive du fait de vivre en communauté, du fait d’avoir peur d’avoir une mauvaise réputation, mais à l’origine ce concept était lié à la peur dérivée de la conviction que la loi bénéficie d’une sanction divine . Nous sommes donc confrontés à un concept grec païen, mais intimement lié au respect qu’on doit apporter à la règle, si on la considère comme commandement délivré par les dieux.
Chez les Grecs, l’aïdôs entretenait une relation particulière avec le courage, en ce que le but de la loi était l’apprentissage de cette vertu – qui est l’absence de peur-, alors même que cette loi était respectée à la mesure de la crainte ou du respect qu’elle inspirait. Une crainte qui atteignait son sommet non à la pensée de la sanction simplement humaine de la mauvaise réputation, mais à l’idée d’une sanction divine, dans cette vie ou dans l’au-delà. Les artistes vivaient, donc, en équilibre entre la retenue et le courage.
Mais, depuis Rousseau et le romantisme, on peut observer un tournant dans la manière d’être artiste. Avec l’abandon de l’aïdôs, on finit par faire de la société humaine un univers corrompu par la norme, dont l’artiste se croit le seul à pouvoir s’échapper pour accéder à une sensibilité naturelle, non contaminée. La charge de la preuve venait à être inversée : on a voulu faire de l’artiste, de cet individu particulier et unique qu’il dit représenter, une sorte de mauvaise conscience de la société environnante. Pour Rousseau, la justification suprême de la société civile est le fait qu’elle permet à un certain type d’individus d’aimer la félicité suprême en se retirant de la société, des individus qu’on connaîtra plus tard non pas comme les philosophes mais comme les artistes, des hommes qui justifient la société civile en la dépassant. Un traitement de faveur leur sera octroyé, un traitement justifié par leur sensibilité plus que par leur sagesse, ou par leur bonté ou compassion plutôt que par leur vertu.
Ils sont aussi bien loin de la ‘jouissance de la servitude’, si chère à La Boétie.
Et le boucle vient de se refermer : on ne saurait être un bon citoyen qu’en vivant isolé et dans le mépris de ses semblables. Le mythe de la nécessité d’isolement de l’artiste, comme chemin de salut de sa particularité, vient d’être instauré.
La réalité est que cette approche a donné de grands artistes et a permis l’avènement de grandes idées, mais cela n’a été le cas que parce que ces artistes étaient déjà à la base de bons citoyens et que leur volonté de choquer n’aspirait pas à tout renverser. Mais cela a donné, pour les médiocres et pour les malhonnêtes, l’illusion que l’artiste avait tous les droits puisque toute réaction éhontée à son travail ne pouvait être que le produit d’individus déchus dans la servitude des conventions sociales. Voilà, à nouveau, la tension entre différents conceptions d’entendre la vie de l’artiste en société, clairement divisées entre la volonté de partage et la volonté d’isolement.
La volonté stérile de choquer en permanence, le refus des autres, la haine que certains ont pour des idées ou des structures permanentes (comme la religion, par exemple), plaident pour l’idée que cette articulation trop extrême sur l’individu isolé et toujours en opposition, amène, en général, non pas à faire changer la société vers un mieux mais, souvent, à entretenir un mouvement parfaitement artificiel de contestation de l’ordre établi, une contestation toujours alimentée et qui, bien souvent, apporte à l’artiste le malheur et le refus de la part de ses concitoyens.
Le paradoxe dans lequel vivent beaucoup d’artistes aujourd’hui est de se croire plus fins, plus doués, plus modernes au seul prétexte d’être, ou de se croire être, moins communs. Ils ignorent en cela que l’on montre rarement plus d’intelligence à objecter sans savoir qu’à acquiescer sans s’interroger.

Etiquettes: aïdôs, Art, artistes

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