Art / Marchandise

Robin Pogrebin et Kevin Flynn, dans le « The New York Times » du 5 février 2013 et Béatrice de Rochebouët dans « Le Figaro » du 7 février, nous faisaient savoir que lorsque certaines des personnes les plus fortunées de la planète se réuniront au printemps prochain pour la saison des ventes aux enchères de New York ou de Londres, elles investiront des centaines de millions de dollars sur un marché de l’art aux transactions opaques et qui ne fait l’objet de pratiquement aucun dispositif de contrôle. Lors des ventes les plus importantes, les premières enchères pour une pièce sont généralement fictives : les montants annoncés par le commissaire-priseur ne correspondent strictement à rien.
Les collectionneurs sont désormais confrontés à des acheteurs qui surenchérissent, puisque, en vertu de la pratique des garanties de tiers, ils acceptent de payer à l’avance, une somme prédéterminée pour une œuvre et bénéficient en contrepartie, en cas d’adjudication à un prix supérieur, d’une réduction lorsque ce prix excède la somme négociée. Et les galeries ignorent constamment et en toute impunité les lois qui leur imposent d’afficher les prix.
Les ventes d’art à New York, dans des galeries ou salles d’enchères, sont estimées à 8 milliards de dollars par an. De nombreuses personnalités du monde de l’art insistent sur le fait qu’il est inutile de s’intéresser de plus près à un marché qui fait l’objet de très peu de réclamations des clients et qui, par ailleurs, est vital pour l’économie new-yorkaise. Mais d’autres vétérans du secteur affirment que les instances de surveillance n’ont pas su s’adapter à l’évolution du marché de l’art qui devient de plus en plus un marché tout court. Comme James R. Hedges IV, collectionneur et financier, pour qui « le monde de l’art ressemble au marché du capital-investissement dans les années 80 ou à celui des fonds de placement spéculatifs au cours des années 1990 ». Constat : il n’y a quasiment ni contrôle, ni réglementation.
Certainement, et depuis 20 ans, certains des législateurs de l’état de New York essaient de maîtriser la pratique du « bourrage » ou enchère fictive, sorte de théâtre du marché de l’art au sein duquel les adjudicateurs concluent une vente en prétendant avoir repéré des enchères dans la salle. En réalité, ils ne visent personne d’autre que les luminaires…
Certains affirment que, compte tenu des sommes d’argent impliquées et du nombre de nouveaux acheteurs fortunés, des règles plus strictes sont indispensables. Mais les tentatives de législation de l’Etat de New-York pour bannir cette pratique ont échoué.
Les représentants des salles de vente pensent que la plupart des critiques liées à leurs pratiques sont émises par les galeristes, qui disent-ils opèrent sans aucune supervision. Résultat des courses, le marché est perçu comme un jeu réservé aux initiés et cette vision découle des récentes poursuites engagées contre des galeries d’art, dont trois par des collectionneurs qui accusaient une galerie de fraude. Rien n’illustre mieux cet esprit hostile à toute réglementation que la manière dont les galeries ont bafoué la loi ‘Truth in pricing’ (Vérité sur les prix) qui rend obligatoire l’affichage du prix des articles mis en vente, y compris les œuvres d’art.
De son côté, les galeristes prétendent que l’affichage des prix, sur des œuvres de valeur dans une galerie ouverte, entraîne des problèmes de sécurité et bouleverse l’esthétique de l’exposition, transformant ainsi les œuvres d’art en biens de consommation. Voilà, pourquoi la croissance des visites et des ventes privées…Parce que les galeries choisissent souvent leurs acheteurs et favorisent les bons clients, en particulier ceux dont les noms apportent plus de renommée à l’artiste et peuvent améliorer sa position sur le marché.
En revanche, pour les galeristes ce qui fait le plus défaut en matière de réglementation du marché de l’art sont les garanties de tiers. Les plus critiques soulignent que les garants ont un intéressement aux résultats qui n’est pas rendu public, et qu’ils bénéficient d’un avantage invisible par rapport aux autres enchérisseurs puisqu’un acheteur qui veut l’œuvre pourrait se retrouver en concurrence avec une personne qui ne souhaite que faire monter le prix pour accroître sa plus-value.
Par contre, pour les maisons de ventes aux enchères, même si un garant finissait par être le propriétaire de l’œuvre, il payerait un prix inférieur à celui que toute autre personne aurait versé pour celle-ci. De façon, qu’on peut conclure que si le prix n’est en fait pas le prix puisque le garant l’a acquis et obtenu un rabais, le marché ne peut plus être transparent.
A mon avis, il faudra adopter une loi destiné à interdire la pratique des enchères fictives, parce que la pratique actuelle peut conduire à gonfler les prix en incitant les enchérisseurs involontaires à penser qu’ils sont en compétition avec d’autres acheteurs potentiels. Toutefois, les commissaires-priseurs estiment que les enchères fictives sont nécessaires pour maintenir le secret du prix de réserve et protéger le vendeur. A défaut, l’enchère pourrait finir par démarrer au prix de réserve puisqu’il s’agit du minimum que le vendeur accepte et de ce fait le prix de réserve ne serait plus secret.
Voilà un nouveau triangle des Bermudes : les galeristes, les commissaires-priseurs et les maisons de ventes aux enchères. Comme dans certains films, les collectionneurs et les artistes peuvent être engloutis. C’est qui est certain est que l’art devient une marchandise et que la valeur de l’œuvre d’art se trouve mise en relation exclusivement avec son prix. C’est le cercle vicieux parfait.

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