Art / Nihilisme

Le terme nihilisme fut popularisé par l’écrivain russe Ivan Tourgueniev dans son roman ‘Pères et Fils’ (1862) pour décrire au travers de son héros, Bazarov, les vues de l’intelligentsia radicale russe émergente. Tel que le définit l’écrivain, le nihilisme correspond à un positivisme radical. Mais la réalité est que le livre connut un grand succès et le nihilisme se mit à désigner progressivement un mouvement politique de critique sociale, tout évoluant ensuite vers une doctrine politique qui n’admet aucune contrainte de la société sur l’individu, et que refuse tout absolu religieux, métaphysique, moral ou politique. Dans ce contexte, on peut parler aussi d’un nihilisme artistique.
Cette doctrine philosophique a voulu mettre en avant l’absurdité du monde tel qu’il est, la négation des valeurs morales sociologiquement acceptées et plus généralement, la négation de l’existence d’une réalité substantielle.
En matière d’art, le futurisme et la déconstruction, entre autres, ont été identifiés par les commentateurs comme nihilistes. Mais on peut se référer aussi au mouvement dadaïste; le terme dada fut utilisé pour la première fois par l’artiste Tristan Tzara en 1916. Ce mouvement fut actif entre 1916 et 1922, aux alentours de la grande guerre et l’immédiate post-guerre, et influença beaucoup certains artistes. Le mouvement Dada commença à Zurich, précisément au Café Voltaire de cette ville suisse. Les dadaïstes clamaient que le Dada n’était pas un mouvement artistique, mais bien précisément un mouvement antiartistique, et pour en faire la preuve ils utiliseront des objets trouvés par hasard de la même façon que certains poètes du mouvement parleront de poèmes trouvés.
Ce mouvement antiartistique était censé venir couvrir le vide généré par le vide artistique que ces artistes considérèrent exister après la première guerre mondiale. Un mouvement qui voulait faire face aux horreurs et au vide existentiel que cette guerre provoqua, au degré de sauvagerie atteint et au relativisme de la valeur de la condition humaine constaté pendant ce cruel conflit. Ce mouvement dadaïste qui milita pour une dévaluation du concept art a conduit certaines personnes à le considérer comme un mouvement essentiellement nihiliste.
De plus, le mouvement dada attribua sa propre interprétation des produits qu’il généra, le résultat étant qu’est bien difficile de le comparer à la plupart des autres mouvements et expressions artistiques qui lui furent contemporains. C’est peut-être pour cela que certains auteurs ont classifié le dadaïsme comme une espèce de modus vivendi nihilistique.
Dans le champ de la littérature, des écrivains comme Dostoïevski dans ‘Les Démons’, Anton Chekhov dans ‘Les trois sœurs’ et Emile Zola dans ‘Germinal’ firent le portrait, montrèrent et éventuellement dénoncèrent le danger de l’extrémisme du nihilisme. Dostoïevski constata la difficulté de concilier l’idée d’un Dieu bon et tout-puissant avec l’existence du mal; d’un autre côté, il constata aussi que l’athéisme occidental ne nie plus seulement Dieu, mais aussi le sens de la création, la raison d’être du monde et de la vie. Il écrivait que la justice humaine est incapable de porter remède au mal moral; et qu’elle est elle-même parfois un mécanisme producteur d’inhumanité. Dostoïevski en arriva à élucider, dans ‘Les Frères Karamazov’, que « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». À ce sujet qui reviendra plus tard sera Albert Camus. Camus considérait que l’absurde naît du rejet du suicide et du maintien de cette confrontation désespérée entre l’interrogation humaine et le silence du monde. Pour Camus, sa conséquence est le renoncement à toute attribution métaphysique d’un sens transcendant à l’existence.
Dans le même registre, Franz Kafka, Céline ou Eugène Ionesco illustreront cette aliénation de l’individu occidental et son vide existentiel corseté. Ces contraintes permettent chez des artistes, comme chez les surréalistes, un dépassement symbolique.
Pour les nihilistes l’agir, le souffrir, le vouloir ou le sentir n’a aucun sens. Et évidemment, si l’agir ou le sentir non plus aucun sens, à quoi peut servir l’art et comment peut-on le produire? C’est pour cela que le dadaïsme et le surréalisme se considéreront comme des mouvements antiartistiques.
Un autre aspect dérivé de cette pensée est l’annulation de toute hiérarchie, et en matière d’art la négation de toute sorte de canon. S’il n’y a pas de hiérarchie, il ne peut pas y avoir de distinction entre artistes, et tout jugement sur la beauté est considérée subjectif. Pour les nihilistes il faut rejeter tout idéalisme, toute convention, parce que ne sont plus nécessaires ni les normes, ni les règles ni les lois.
Si la vie n’as pas de signification objective, ni des objectifs clairs ni une valeur qui lui soit consubstantielle, quel est le rôle et la valeur de l’art? L’art étant une expression de la vie, si celle-ci n’as pas de valeur consubstantielle, comment pourra-t-on en donner une à l’art? Si du point de vue épistémologique ou métaphysique, il n’y a pas de connaissance possible parce que la réalité n’existe plus, l’art devient quelque chose d’inutile.
Le nihilisme est l’scepticisme à la vitesse supérieure; il est le constat que l’intégtalité de l’espèce humaine est insignifiante; il est la négation de toute sorte de moralité et représente le refus de toute règle ou gouvernement. C’est à dire, à mon avis, la négation de la vie, de l’espoir de vivre et de la capacité à positiver la vie.
L’art ne devrait pas suivre des idées si dangereuses pour la beauté et la joie de vivre. Mais, malheureusement, je constate qu’il n’y a pas mal d’exemples d’un certain nihilisme artistique. Dommage, il est tellement mieux de croquer la vie avec les dents!

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