L’argent a pris la main sur l’art contemporain?

Le 16 mai dernier Danièle Granet et Catherine Lamour se posent la même question sur Le Figaro.

Il faut bien constater que le marché de l’art flambe au delà de tous les pronostics, même les plus optimistes. Alors que même les professionnels attendaient une relative stabilisation du marché, les grandes ventes de mai à New York, ont crevé le plafond: 1,4 milliard de dollars en une semaine d’enchères (contre 1 milliard l’an dernier).

Une nouvelle société a pris la main dans le monde de l’art sous l’effet de la mondialisation et de la financiarisation qui l’accompagne. L’art est devenu indispensable à l’argent sans frontière à l’affût de lieux où s’investir.

Il y a ceux qui recherchent la défiscalisation, ceux qui veulent quitter les pays émergents en crise ou qui transforment leurs comptes off shore, comme ceux qui cherchent à se glisser dans l’élite mondialisée sans parler bien sûr du recyclage de l’argent sale.

Jusqu’à présent les grandes maisons de vente aux enchères connaissaient leurs clients. Ils savaient à qui ils vendaient et où allaient leurs œuvres. Aujourd’hui de multiples filtres sont imaginés pour que soit protégé l’anonymat des acheteurs. L’identité reste encore secrète pour l’acheteur de Six Self-Portraits d’Andy Warhol mis aux enchères par Sotheby’s New York le 14 mai. Il a été enlevé à 30,1 millions de dollars.

L’argent est plus important que l’art et sert désormais de mètre étalon pour évaluer les artistes. Là où les carrières artistiques se déroulaient sur le temps d’une vie, accompagnées par les conservateurs de musées et les critiques spécialisés, on voit surgir des artistes dont la notoriété se construit en moins de dix ans.

Faire de l’or avec l’art est devenu l’apanage d’une petite société d’une centaine de personnes, une sorte de club qui décide de qui sont les artistes «bankables». Ils se connaissent, se reconnaissent comme les maillons d’une même chaîne: ils tiennent les rênes d’un marché où ils sont à la fois solidaires et concurrents.

Ce sont de nouveaux milliardaires, de grandes maisons de vente, des galeristes internationaux, des théoriciens, qui tous, travaillent à une échelle mondiale. Ils sont quotidiennement connectés et se retrouvent tous là où l’événement artistique se passe: biennales, foires ou vernissages de grandes expositions. C’est là où se fait le consensus sur les artistes à promouvoir.

En quelque sorte c’est le processus d’organisation d’un marché. Pour qu’il soit florissant, il faut que trois conditions soient réunies:

– Des acheteurs disposant de gros moyens financiers, des œuvres à profusion et l’imprimatur d’institutions muséales qui garantissent la valeur culturelle des œuvres en les exposant au public. Ces cercles fermés cherchent à créer et à découvrir des nouveaux artistes et à les promouvoir très rapidement pour créer de la valeur. Qui ne fait pas partie de ce cercle clos n’a pas voix au chapitre. Qui ne partage pas leurs choix est aussitôt considéré comme incompétent ou réactionnaire,

– C’est de l’art de marché. Un marché de plus en plus spéculatif et même qui perd la tête comme l’ont montré les grandes ventes de New York mi-mai dernier. Un exemple parmi d’autres, Black Fire! de Barnett Newman emporté à 84,165 millions de dollars après une bataille acharnée au téléphone entre deux acheteurs. Christie’s l’avait estimée à 50 millions de dollars…

– Le marketing et la communication sur certains artistes sont développés à l’échelle mondiale, imposant ainsi des goûts et des couleurs à un public de plus en plus large intéressé par l’art. Un public d’amateurs d’art à qui les grands galeristes internationaux vendent les dérivés des œuvres acquises par les milliardaires. Un marché en plein devenir, qui pèse déjà plus de 43 milliards d’euros. Soit 1/5ème du marché mondial du luxe.

Posons la question: pourquoi n’est-il pas permis aux non-initiés de discuter du bien fondé de certains choix artistiques et de la qualité de certaines œuvres d’art contemporain? Réponse: parce que le système doit continuer de fonctionner au bénéfice du «pré carré» de ses inventeurs et des spéculateurs qui en profitent.

Mais il y a un tout nouveau paramètre. La machine qu’ils ont créée apparaît de plus en plus hors de contrôle. D’autres intervenants – non occidentaux- cherchent à prendre la main. Sur les dix artistes les plus cotés, cinq sont Chinois.

Chez Sotheby’s, mi-mai, des offres sont arrivées d’enchérisseurs de 37 pays notamment d’Asie et d’Amérique latine pour les œuvres de Warhol, Koons, Richter.

Mais cet art du marché a fait naître une perversion totale: il a fabriqué de la valeur sans fabriquer de la richesse. La concentration est en marche dans le monde de l’art, comme dans toutes les autres activités globalisées. Les acteurs gigantesques – grands marchands, grands collectionneurs-investisseurs – sont en train de tuer, petit à petit, les galeries nationales petites et moyennes, celles qui sont indispensables pour qu’un artiste arrive à maturité dans le marché.

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