Que collectionnaient les artistes? d’Apelle à Wicar

Pline l’Ancien, dans la seule évocation de maisons d’artistes qu’il ait faite, concernant les demeures des peintres Apelle et Protogénès, indique que les murs étaient vierges et l’espace simple. Cela veut dire qu’ils ne collectionnaient rien. Comme si ces maisons étaient de sanctuaires dévolus au travail, sans aucune ostentation.

Cela était habituel car le plaisir de la collection, jusqu’à une période récente, fut un privilège des cours princières. Et les manieurs de pinceaux, les tailleurs de pierres et les travailleurs manuels n’étaient pas dans ces histoires.

Mais, il y eut tout de même des artistes pendant la Renaissance et le classicisme qui, à force de talent et notoriété, se hissèrent à la hauteur des princes et nobles qu’ils servaient. Rubens, par exemple, grand et exceptionnel créateur mais en même temps humaniste et figure politique, ne cessa d’acquérir des œuvres de toute nature au fil de ses voyages. Il rassembla un ensemble d’une centaine de statues classiques, 26 peintures vénitiennes et aussi, mais plus rarement, de quelques œuvres de ses contemporains.

Rubens était, comme Raphaël ou Titien, un peintre à l’égal des princes, dont la collection constituait un investissement, un signe de distinction sociale, une ornementation pour ses appartements et un instrument diplomatique.

Une collection était également un répertoire visuel, et tout bon atelier d’artiste, pour assurer la formation des disciples et travailler d’après un vocabulaire iconographique, était doté d’un certain nombre d’estampes, de dessins, de moulages, voire d’antiques véritables, de biens précieux ou de tableaux, à des fins de création. La fonction était certes différente de celle qu’on prête désormais à une collection, mais l’accumulation de modèles et de sources d’inspiration, l’élaboration d’un bric-à-brac s’y apparentaient néanmoins beaucoup.

Dans ce sens, Rembrandt en est une illustration éloquente. Au deuxième étage de sa maison d’Amsterdam se trouvait son cabinet d’art et de curiosités, sur lequel on a pu garder une abondante documentation. Lui-même marchand (il tenait son commerce au rez-de-chaussée), il avait une frénésie d’achat insensée. À cette époque-là, Amsterdam était la ville de toutes les tentations, et la demeure de Rembrandt, qui abritait aussi ses collaborateurs et ses élèves, s’en faisait écho.

Rembrandt était arrivé à rassembler plus de 8000 gravures (de Dürer, Holbein, etc.), conservées dans des cartons ou des livres, une soixantaine de sculptures, des tableaux, des minéraux, du matériel militaire, de la vaisselle orientale et même des animaux empaillés. Et on connaît bien l’activité extravagante de Rembrandt parce qu’elle précipita sa faillite en 1656, laquelle donna lieu à un inventaire de ses biens.

Notons que son activité de collectionneur fut encouragée par son travail de marchand qu’il assurait parallèlement à celui de peintre. Et c’est vrai qu’on retrouve fréquemment ce cas de figure. Par exemple, chez l’artiste lillois Jean-Baptiste Wicar. Lui, issu d’un milieu pauvre mais très proche du peintre David, devint un marchand pragmatique et réputé en Italie après la Révolution, tout rassemblant des milliers de dessins, dont certaines chefs-d’œuvre de Raphaël ou Michel-Ange. Contrairement à Rembrandt, son œil lui assura une véritable fortune, que sa main ne lui avait pas offerte. Et, heureusement, le fonds d’art graphique du musée de Lille doit beaucoup à son legs. Peut-être, on pourrait dire que Wicar fut meilleur collectionneur d’art que peintre. Mais, il faut être bon dans quelque domaine au service de l’art…

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