Art Lovers à Monaco

Art Lovers à Monaco

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. En reprenant l’idée du philosophe ionien du Ve siècle avant Jésus-Christ Anaxagore de Clazomènes, le père de la chimie moderne Antoine Laurent de Lavoisier est, par sa maxime fameuse, exactement dans la ligne de mire de cette exposition-miroir. Piochant dans la collection Pinault, ArtLovers se propose de mettre en scène l’art d’aujourd’hui qui regarde l’art d’hier ou d’ailleurs et s’en inspire ouvertement. L’art contemporain qui reprend à son compte la formule préexistante, la conjugue, l’interprète, la reproduit, la détourne, la copie ou la métamorphose. Bref, se l’approprie dans un exercice de style toujours différent, parfois subliminal, souvent ironique. Au Forum Grimaldi de Monaco, cette famille d’œuvres dissonantes a en fait pléthore d’ancêtres.

ArtLovers , ou une œuvre d’art peut en cacher une autre. L’idée est séduisante comme une dissertation en histoire de l’art. Même si elle est un peu artificielle car tout artiste se réfère à ses maîtres et ses muses comme, d’ailleurs, à ses ennemis passés et présents. Directeur du Palazzo Grassi-Punta della Dogana à Venise, Martin Béthenod est suffisamment au fait de la collection François Pinault pour y puiser, en commissaire pointu, ce qui le sert. L’exercice est périlleux, car la même idée peut prendre des formes et des gabarits inattendus. Comment mettre de l’harmonie entre toutes ces œuvres qui n’ont souvent rien d’autre à voir entre elles?

Première réponse, l’architecture. Haute comme une cathédrale, blanche comme la «white box» de rigueur en terre contemporaine, percée de meurtrières verticales qui s’ouvrent jusque sur la rue monégasque et la Ferrari 308 GTS de Bertrand Lavier rhabillée par sa «touche Van Gogh», dans le garage de la Villa Sauber, elle pose chacune des 43 œuvres comme une idée neuve sur la page blanche d’un livre géant. La scénographie de Frédéric Casanova sert formidablement bien le propos. Le design est ample, avec un parti pris d’espace et de simplicité qui permet à certaines installations de prendre de la force. C’est le cas de celle de l’artiste polonais Piotr Uklanski. Placé sous la galerie de portraits de 164 acteurs ayant joué le rôle de nazis dans des films américains (Untitled (Dancing Nazis), 2008), son Dance Floor, installation culte des années 1990, peut se voir comme un Carl André multicolore anti-minimaliste, ou un Matisse en 3D changeant comme une séance de zapping.

C’est la cinquième fois que la collection Pinault s’expose en tant que telle, sans invités, et logiquement, on retrouve donc à Monaco bien des œuvres connues, de Damien Hirst à Maurizio Cattelan, de Marlene Dumas à Takashi Murakami (seulement 13 sont inédites). Format et actualité obligent, la première est le monumental Hanging Heart (Red/Gold) de Jeff Koons, qui trônait comme une faveur royale dans l’escalier de la Reine, à Versailles. Cette sculpture en acier chromé n’est pas le premier cœur de l’art sacré ou profane, mais il célèbre gaiement l’année Jeff Koons, clin d’œil à l’Amérique qui regarde l’Europe, à sa rétrospective au Whitney Museum de New York, avant celle du Centre Pompidou en novembre.

Seconde réponse, l’intellect. La bonne surprise est de voir ces œuvres autrement: recontextualisées par l’esprit. La première salle d’«ArtLovers» est à ce titre la plus belle car elle marie très habilement le fond et la forme. La réplique en cire, grandeur nature, par Urs Fischer de l’Enlèvement des Sabines de Giambologna (Florence, XVIe siècle) est spectaculaire, mais, sans la majesté militaire de l’Arsenal, cette énorme statue qui fond peu à peu comme une bougie est monstrueuse comme le cyclope. À ses pieds, Rudolf Stingel, l’ami et le mentor d’Urs Fischer devenu statue de cire, se consume lentement, comme au Palazzo Grassi. C’est toujours un choc. Light From the Left, le bas-relief de l’Américain Charles Ray, est une histoire antique. Autour, All, les gisants de Maurizio Cattelan renvoient à la sculpture baroque.

Que reste-t-il de ces amours d’artistes? Que Damien Hirst est un artiste décapant lorsqu’il est lui-même, qu’il réinvente l’iconographie religieuse par ses installations de poussières et de verre éclaboussé de sang (The Evangelists, 2004)… Et un peintre très scolaire lorsqu’il imite Francis Bacon. Que Marlene Dumas, en revanche, ne fait pas du faux Holbein mais peint des vanités translucides déchirantes.

Que Cattelan est plus à son affaire dans l’autoportrait et le renvoi au duo kitsch Gilbert & George que dans son approche du grand Picasso, ici hideux mégalocéphale. Que les frères Chapman sont des surdoués et que leur vision des Désastres de la guerre de Goya est d’une inventivité cauchemardesque toute contemporaine. Que Bertrand Lavier, Chen Zhen et David Hammons réemploient magistralement les formes des arts premiers, chacun dans leur style.
Jouant de la pédagogie comme d’un jeu de signes, l’exposition se regarde et se lit. De salle en salle, elle dispose à cet effet de feuilles de route qui résument en une dizaine d’images les références iconographiques de chaque œuvre. Un habile jeu de pistes, parce que l’histoire de l’art est un jeu d’enfant?

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