La sonorité des gravures de Rembrandt

Chacune des gravures de Rembrandt a sa sonorité propre. Le bruissement des ajoncs, le claquement d’une voile ou le grincement des ailes d’un moulin habitent ses paysages. Même lorsque le silence s’instaure après l’orage, dans le Paysage aux trois arbres, c’est un silence d’immensité où chaque bruit se fait plus distinct : le murmure de la conversation des amants cachés dans l’ombre et le mâchonnement des feuilles d’arbustes par le bélier non loin d’eux, le tintement des ustensiles maniés par le pêcheur et sa femme, qui s’apprêtent au repas, et le claquement métallique des feuilles des trois arbres.

Dans les scènes d’intérieur, la précision des sons est surprenante, comme le crépitement du feu et le sifflement indigné du chat dans La Vierge au chat et au serpent.

Et dans les assemblées, le murmure des conversations est si présent que l’attention est immédiatement attirée vers celui qui n’y prend aucune part, comme le personnage assis vu de dos dans Une synagogue.

Tout autant que la lumière, les lignes et les mouvements, les bruits produits dans La pièce aux cents florins, l’Ecce homo et Les Trois croix concourent à l’harmonie dans la première, à la dureté dans la seconde, et au désordre dans la dernière.

 

Comparée, par exemple, à La petite Tombe, dont le sujet est très proche, La pièce aux cent florins n’est pas une œuvre calme. Si l’écoute de l’assistance aux paroles du Christ est attentive, le chamelier qui hèle son assistant ou un passant nous rappelle le tintamarre et la cohue d’une rue orientale, et les enfants eux aussi sont bruyants ; les pharisiens surtout pérorent trop fort dans leur coin. Dans l’Ecce homo, la clameur de la foule au premier plan, vue de dos, est prédominante, du moins jusqu’au sixième état, quand Rembrandt décide de l’effacer. Ce fond bruyant continue par la suite de résonner à nos oreilles, et nous savons bien que la question de Pilate ne s’adresse pas au vide, mais à la foule humaine.

 

Ce tribunal public en plein air est tellement clos que même le silence, s’il régnait, y serait menaçant, interdisant toute conversation privée : c’est pourquoi le vieillard, qui confie une information au jeune personnage debout, en haut de marches à droite, ne fait que la lui murmurer à l’oreille.

Dans Les trois croix, les bruits sont violents et désorganisés. Les pleurs et les gémissements de douleur des saintes femmes et des disciples se mêlent aux hurlements des ordres, aux hennissements du cheval qui se cabre, aux cliquetis des armes et au claquement des étendards. Puis, le grondement du fond, de plus en plus insoutenable, qui s’accentue au quatrième état par les stries obliques et la pluie noire, va progressivement réduire notre perception des paroles de réconfort autour de Simon de Cyrène à gauche, et de la Vierge au bas de la croix. Ses dernières paroles ont été dites par le Christ.

 

Ces sonorités si diverses ne sont souvent perceptibles qu’après une longue accoutumance à l’œuvre, mais leur importance ne saurait être négligée. Une caractéristique commune de ces trois gravures (La pièce aux cent florins, l’Ecce homo et Les trois croix) est l’autonomie relative des différents groupes d’hommes et des femmes. La figure du Christ, centrale dans les trois estampes, règle l’ordonnance de ces différents groupes, mais chacun de ceux-ci a son unité, et vit son drame propre.

Les personnages sont presque toujours en mouvement : pour s’approcher du Christ ou lui tourner ostensiblement le dos, le présenter au peuple, accourir vers le Golgotha, ou au contraire s’en éloigner. Même ceux qui écoutent et qui réfléchissent expriment une activité mentale intense. Or la sonorité de chaque groupe en soutient ou en explicite l’action. La description de l’action, mise en valeur par le génie du dessin ‘instantané’, qui fait comprendre le mouvement, et par la lumière, est ainsi renforcée par l’introduction de sonorités, qui impliquent toujours une certaine durée ; et encore plus par la musique, parce que chacune de ces trois gravures évoque une figure musicale.

 

2 commentaries

  • Antoni Gelonch25 Avr, 2017 a las 8:37
    C'est difficile de répondre à des gens qui se cachent derrière un pseudonyme. D'autre part, oui, vous avez raison ce texte est inspiré par les leçons de M. Patrick Genevaz.
  • Meuwa Moi14 Avr, 2017 a las 3:28
    Semble largement inspiré de Patrick Genevaz, Sur trois gravures de Rembrandt, Paris, La Délirante, 2008.

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