Marc Chagall, illustrateur, eaux-fortes et aquatintes

Il y a des gens qui dissent ne comprennent rien à l’art en général, et à celui de Marc Chagall en particulier: les violonistes en lévitation, les amoureux sur leur petit nuage, les coqs rouges et les ânes vert pomme, très peu pour nous… Et pourtant ! Quand l’ancien directeur de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, Jean-Louis Prat, conçoit une exposition (« Chagall, de la poésie à la peinture ») aux Capucins de Landerneau (Finistère) sur cet étrange artiste, on se dit qu’il faut voir ça.

D’abord, car il est sans doute un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Chagall, ne serait-ce que parce qu’il a eu à en faire l’inventaire après le décès du peintre, en 1985. Ensuite, car on ne lui connaît pas d’accrochage raté. Et là, au bout de la Bretagne, ce diable d’homme sait convaincre en récitant des poèmes…

La poésie, et ceux qui la font, auteurs comme éditeurs, servent en effet de fil rouge aux quelque 300 œuvres –peintures, sculptures (celles-là sont moins connues), dessins ou estampes– de l’exposition. On y découvre un Chagall ami des écrivains de son temps, mais aussi familier des grands textes, qu’il va illustrer grâce à Ambroise Vollard d’abord, à Tériade ensuite, mais aussi à bien d’autres.

C’est Malraux (auquel le lie une belle amitié qui culminera avec la commande du plafond de l’Opéra de Paris), mais aussi le Don Quichotte, de Cervantès. C’est Louis Aragon, mais également Nicolas Gogol; Jean Paulhan et Jean de La Fontaine; le Décaméron, de Boccace, tout comme la Bible… Quand l’imaginaire de Chagall se confronte aux mots, sa peinture séduirait n’importe qui.

Marc Chagall, "Pour Franz Meyer", aiguafort i aiguatinta, 1962

Marc Chagall, « Pour Franz Meyer », eau-forte et aquatinte, 1962

Car il se révèle là aux antipodes de ces gentilles images parfois un peu cucul qui suscitent les réticences: lorsqu’Ambroise Vollard lui propose, en 1922, d’illustrer Le Général Dourakine de l’ineffable Comtesse de Ségur (beaucoup se souviennent d’avoir lu le roman à l’enfance, sans avoir alors bien compris qu’il s’agissait d’une dénonciation du servage des paysans russes), Chagall préfère s’attaquer à un texte autrement plus puissant, Les Ames mortes, de Gogol. Et là, il se défonce, comme disent les jeunes aujourd’hui: 107 gravures, pas moins, où il se révèle un dessinateur et graveur d’exception.

Il récidive souvent, et notamment avec l’ami Malraux, dont il illustre un court récit, Et sur la terre, souvenir de la guerre civile espagnole que Maeght publie en 1977. Quinze eaux-fortes et aquatintes hallucinantes. L’une montre une ville dévastée par une formation de bombardiers qui se transforme, dans une autre, en un vol de gentils oiseaux. Naïf ? Certes, mais parfois ça fait du bien…

Comme la lecture du catalogue de l’exposition, très remarquable (à voir ou acquérir sur www.fonds-culturel-leclerc.fr). On y comprend notamment, grâce à un bel et bon essai de l’historien d’art Itzhak Goldberg, le pourquoi des violonistes volants. Il s’agit, selon lui, d’un « luftmensch », un funambule céleste, « version comique, parfois grotesque, de l’homme sans attache, de l’acrobate à la recherche de l’équilibre », bref, du juif errant. «Le double de l’artiste, métaphore à la fois de l’art de Chagall et de son destin. » De même, on a là une explication de ces mondes irréels, qui seraient « une façon subtile de tourner l’interdit de la représentation humaine dans la tradition juive ». Ses peintures sont des poèmes, mieux, des licences poétiques plus que des images.

Une consolation dans la démarche commune: elle a été partagée. Par Louis Aragon, notamment. Pourtant, en 1976, Maeght publia un livre de lui, illustré par Chagall, dont le titre est une merveille, et donne toute la mesure du peintre : Celui qui dit les choses sans rien dire. On y trouve ainsi ce moment de grâce : « Comme tes couleurs sont jolies/Mon peintre amer odeur d’amandes/Toi qui peins les amants dormant/Dans la mémoire et dans l’oubli. » Mais, devait ajouter le poète : « Quand j’ai rencontré la peinture de Marc Chagall, je me suis mis à l’aimer comme les femmes, pour le maquillage, pour le désordre et la déraison. » Il n’a, le malheureux Aragon, pas eu le bonheur de voir l’exposition de Landerneau…

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