Monet, Matisse, Hirst…et le principe de la série

En introduction, il semble opportun de préciser que le principe de la série reste pertinent tant que l’œuvre balance entre répétition et variation, progression et stagnation. Selon les artistes, le poids penche davantage d’un côté ou de l’autre. Et pour en comprendre l’intérêt, il fallut d’abord suivre la lumière.

Profitant de l’invention du tube de peinture, les Monet et Courbet peuvent enfin prendre l’air et travailler hors de l’atelier, devant les paysages et les phénomènes naturels et météorologiques qui en bouleversent l’apparence. Ils peignent alors un même motif fluctuant et agité (les vagues de Courbet) ou bien délicatement modulé par la course du soleil : Monet pose ainsi son chevalet devant la cathédrale de Rouen et, s’entourant de plusieurs toiles, glisse de l’une à l’autre (il en travailla jusqu’à neuf d’un coup!) pour capter les métamorphoses du jour sur la pierre de l’édifice.

Si la peinture avait conquis l’espace et la profondeur avec l’invention de la perspective; avec le principe de la série, elle se mesure enfin au temps qui passe, à ce qui demeure et ce qui s’efface, dans une rythmique chromatique toute musicale. Mais la série navigue rarement sur un long fleuve tranquille. Elle est excessive par nature. D’abord en ce qu’elle vient titiller le credo de l’unicité de l’œuvre tout en restant dans les cordes : un tableau d’une même famille diffère de l’autre tout en étant son frère jumeau.

Claude Monet, un des inventeurs de la série avec ses 28 versions connues de la Cathédrale de Rouen, réalisées entre 1892 et 1894, s’attirera les critiques de Pissarro en les vendant chacune 15.000 francs (une petite fortune à l’époque). Voilà d’emblée un des soupçons qui affligent la série picturale, celui d’être le produit d’une stratégie commerciale. Plus tard, Damien Hirst, serial painter de tableaux à pois colorés en un certain ordre aligné, n’aura d’ailleurs aucun scrupule à pousser la logique jusqu’au bout. En 2011, il exposa simultanément, à travers le monde, dans les onze galeries Gagosian, 300 «Spot Paintings» («peintures à pois»). Une manière de se démultiplier et de se vendre, fidèle au motif boutonneux et proliférant des tableaux. Une série, c’est donc, aussi, l’expansion économique du domaine de la peinture à l’ère du marché capitaliste de l’art.

Dans ce cas-là, ces toiles ont en outre l’avantage d’être vite faites : il suffit de respecter un canevas, quand même pas très compliqué, et donc de s’économiser la phase de conception. Plus trop besoin de réfléchir au sujet ou à la composition, tout est déjà donné. Les «Spot Paintings» affichent l’image d’une grille d’éléments aux combinaisons possibles incalculables. C’est un algorithme pictural, une martingale, un cycle vertueux s’appuyant aussi sur le mimétisme du goût des acheteurs. Chacun veut ses pois et les veulent vite et maintenant. Hirst ou pas, tous les artistes qui travaillent avec une galerie vous le disent. Si un de leurs types de toile marche, le marchand les prie gentiment de ne plus faire que ce genre-là, au prétexte qu’on n’a pas quinze bonnes idées dans la vie et que les gens n’aiment que ce qu’ils reconnaissent. On en connaît certains que cette pression commerciale a dégoûtés…mais, peut-être, pas trop…

Matisse, de son côté, se plaisait à photographier les différents stades de ses peintures et puis à les exposer autour du tableau. A la galerie Maeght de Paris en 1945, la Blouse roumaine avait ainsi l’air de n’être jamais qu’un des rejetons d’une longue lignée généalogique, le dernier certes, mais quand même un parmi d’autres.

Nuançant l’idéal du chef-d’œuvre, la série tourne aussi le dos au génie. On peut en effet voir les choses ainsi : l’artiste revendiquerait à travers elle une espèce de droit à l’erreur. Ce qui pourrait apparaître comme un geste mégalomaniaque et narcissique (l’artiste ne se mesure qu’à lui-même et prétend épuiser l’étendue des possibles) compterait une bonne dose de modestie et d’humilité. Qui réduit le champ d’action et le terrain de jeu à un périmètre thématique ou plastique drastiquement encadré. Mais, de toute façon entre les Cathédrales de Rouen de Monet et les Spot Paintings de Hirst les différences, les systèmes et les finalités sont diverses et variées, à mon avis, au bénéfice de Monet…

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