Gelonch-Viladegut, A.: Collectionner?

Entretien avec Antoni Gelonch Viladegut

Comme Auguste Rodin, je crois que « l’art c’est la plus sublime mission de l’homme, puisque c’est l’exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre ». L’art doit nous inspirer une rencontre, une renaissance et il doit nous inciter à découvrir et à admettre le nouveau, parce que l’art est un outil au service du choc esthétique, du choc éthique et du choc spirituel. C’est pour cela que l’art me passionne. C’est l’empreinte de l’émotion et de la sensibilité dont je souhaite garder une trace, dont je souhaite m’inspirer et que je souhaite partager et transmettre. C’est pour cette raison que j’ai créé, que je conserve et que j’enrichis continuellement la collection Gelonch Viladegut.

Comment créer une collection?

Ce désir de collectionner est né spontanément. Je l’ai entretenu avec constance et conscience. Une collection est une progression, il faut la faire mijoter tout doucement, en apprenant, à l’aide des erreurs et des réussites, pour qu’elle devienne solide, cohérente, mûre…J’ai commencé lentement, avec un soin attentif, sur la base des fondements acquis avec des pièces phare.

Faire une collection représente une construction intellectuelle et esthétique qui a pour but d’apporter des moments de joie, de satisfaction et de stimulations intimes. Les œuvres m’interpellent, m’inspirent ou me provoquent; j’aime m’y confronter, c’est le choc esthétique qui motive ma décision.

Pourquoi une collection de gravures?

Historiquement, la gravure a été et continue à représenter une voie privilégiée d’accès à l’art. Pendant des siècles les citoyens se sont progressivement informés et éduqués à l’art et à la réalité esthétique du moment grâce aux gravures, car les peintures et les sculptures étaient réservées aux élites.

De par leur multiplicité, les techniques de gravure ont été et restent les moyens d’accès à la connaissance des œuvres des grands Maîtres et des artistes contemporains.

Par leur diffusion, les gravures ont permis aux artistes de gagner leur vie et d’accroître leur notoriété. À mon sens la gravure est le plus démocratique des beaux-arts. C’est elle qui a vulgarisé et permis la diffusion de l’art et de l’histoire auprès du plus grand nombre.

Avec la reproduction est venu le temps de l’accession. On peut, par exemple, acquérir une gravure de Rembrandt, alors qu’il est plus difficile et plus rare de posséder un tableau du Maître.

C’est la raison pour laquelle je constitue une collection de gravures: parce qu’elle offre une opportunité adaptée à mes moyens d’accéder à l’art, progressivement.
Une gravure, comme toute œuvre d’art, arrive chez le collectionneur après avoir fait un long voyage par la chaîne de valeur du monde de l’art et du marché de l’art. Une chaîne de valeur ajouté où sont représentés les artistes, les galeristes, les commissaires, les critiques, les collectionneurs, les institutions,… Tous ont une place respectable.

Accumuler ou collectionner?

Le collectionneur est ordonné, calme et soigneux et il aime partager sa collection en la dévoilant. Tandis que la tendance à juxtaposer sans ordre, sans sensibilité esthétique, des objets ou des pièces rassemblés, reflète une sorte de pathologie obsessionnelle.

Jean Baudrillard nous explique, dans “Le système des objets”, que « l’objet ancien se donne ainsi comme mythe d’origine […] dans l’exacte mesure où il ne peut s’épuiser dans la quotidienneté et la fonctionnalité, et donc, d’une certaine manière à l’objectalité, et qui se trouve être, ‘la collection’. Ce qui est collectionné échappe par principe à la folie fonctionnelle, et est investi d’une subjectivité qui fait défaut à l’objet moderne destiné à s’insérer au sein d’un système qui le dépasse et l’englobe« .

Des collections pour tous les âges, pour toute la vie et pour tous les publics?

La plupart des collectionneurs commencent à réunir des pièces pendant l’enfance et à la préadolescence. Sir David Attenborough, naturaliste et réalisateur, président d’honneur de la Ligue internationale de la librairie ancienne, nous fait part de son témoignage: « Durant l’enfance on devient collectionneur par nature: collectionner et identifier sont des instincts basiques, quelque chose d’enraciné en nous-mêmes. Commencé à se former pendant l’enfance, cet instinct basique nous accompagnera, s’il ne rencontre pas d’obstacle majeur, toute la vie« .

Parce qu’une collection doit toujours être vivante, elle n’est jamais complète, le collectionneur est sans cesse en quête du beau, de la connaissance, de l’émerveillement, de l’unique qui comblera, le temps de la contemplation, son attirance.

Il y a dans la recherche la volonté de trouver. On pense savoir ce que l’on cherche, on ne sait jamais ce que l’on trouvera, mais on se construit toujours et on s’enrichit grâce aux multiples rencontres.

La passion, consciente ou imaginaire, en chacun d’entre nous, à tous âges, peut nous faire franchir le pas pour donner naissance à une collection composée d’objets de toutes sortes, de toutes tailles et de toutes valeurs, et de rêves.

Une collection est le fruit d’une passion articulée et a vocation à devenir un travail systématique d’expression des choix de chacun et un outil d’accès à la connaissance. Elle a plus de sens, comme point de rencontre, si elle peut être exposée publiquement, et permettre ainsi la diffusion de la culture. Partager l’univers de sa collection avec le grand public peut représenter un risque critique que certains d’entre nous dépassent, car de tous ces échanges peuvent jaillir des éclats de vie qui nous nourrissent durablement.

Antoni Gelonch Viladegut.
Sant Cugat del Vallès, avril 2014.

PDF