Gelonch-Viladegut, A.: L’art vu par les grands artistes vivants

« Les plus belles citations sont celles dites à peu près, celles dont celui qui parle a retenu le contenu, le sens, ce qui lui parlait dans cette phrase et qu’il va redire avec ses propres mots. Il en fait ainsi une création universelle et quelque chose de personnel. »

Jean-Luc Godard.

I. INTRODUCTION

Réflexion et action sont, à mon avis, les deux composantes de la vie et de la pensée humaines, et cela est aussi vrai dans le monde artistique, dans le monde de l’art et des artistes. S’il est important et nécessaire de réfléchir sur la conception et la matérialisation de l’œuvre d’art et sur la relation espace-temps de toute œuvre d’art, il est aussi important et nécessaire de la présenter et d’inviter à la réflexion à l’ensemble de citoyens interpelés par cette œuvre.

Réflexion et action, pensée et échange, sont les deux faces d’une même pièce.

Les plus grands artistes de tous les temps ont mené une réflexion approfondie, et finalement publique, à propos de l’art, de l’œuvre d’art, sur son sujet, son but, et son insertion dans la vie de tous les jours et de tous les époques, son insertion dans l’espace. Les textes qu’ils ont écrits et qui nous sont arrivés nous permettent de profiter de leurs réflexions sur le rôle de l’art dans nos sociétés ; sur la façon d’agir des artistes ; sur la façon de nous apprivoiser leur travail ; sur les influences reçues ; sur les mouvements, leurs raisons et leurs attentes, etc.

Si le XXème siècle a été, de l’avis général, un nouvel âge d’or de l’art, la réflexion et l’action des artistes continue à être heureusement présente aussi en ce début du XXIème siècle. C’est bien pour cela qu’il nous a paru intéressant de réunir les pensées des artistes vivants dans ce recueil de citations, où les artistes nous font part de leurs avis sur l’art et l’œuvre d’art. Une réflexion complètement actuelle et bien intégrée dans l’air du temps.

Nous avons réuni 50 citations de grands artistes vivants. Le choix a été de les présenter dans l’ordre chronologique de leur naissance. De Soulages a Haring, de Sophie Calle à Cindy Sherman. Vous y trouverez, j’en suis sûr, de belles citations que vous devrez vous apprivoiser avec sérénité, au calme, à l’abri de bruits dérangeants, tout en laissant le temps passer. Avec un esprit ouvert et disponible à la découverte et à l’émerveillement.

Avec ce recueil de citations vous vous rendrez compte, et c’était-la bien l’objectif, que la réflexion sur l’art avance, que la réflexion des artistes contemporains est riche et diversifiée, qu’il y a encore des choses à dire, que le progrès implique le besoin de se ressourcer, que chaque homme et chaque femme ont pour objectif de savoir les pourquoi et d’oser aller plus loin.

Osons-nous les accompagner dans cette réflexion, osons-nous mener notre propre réflexion avec son soutien, osons-nous aussi aller plus loin, osons-nous les pourquoi.

Antoni Gelonch Viladegut
Sant Cugat del Vallès, avril 2014 

II. LES CITATIONS

« Les intentions d’un artiste, comme les explications du spectateur, sont toujours de fausses clés. Elles n’abordent qu’un côté d’une œuvre, elles n’entament pas l’énigme qu’elle est. »

Pierre Soulages (1919)

« Quelque fois l’échec est nécessaire à l’artiste. Cela lui rappelle que l’échec n’est pas un désastre définitif. Et cela le libère de la tapageuse contrainte du perfectionnisme. »

John Berger (1926)

« J’ai toujours été passionné par le mariage de l’ordre et du désordre que ce soit l’un qui produise ou perturbe l’autre ou l’autre qui produise ou perturbe l’un. »

François Morellet (1926)

« A la pointe de mon pinceau, il m’arrive- je vis pour ces moments-là – d’inventer un trait. Douceur, partage : reconnaître un trait! »

Pierre Alechinsky (1927)

« Pour moi la sculpture est simplement du matériau en action. Qui n’a que la gravité pour limites. J’ai toujours eu une conception très large de la sculpture et ai toujours voulu changer de direction, comme de matériaux. »

Claes Oldenburg (1929)

« L’art ne résout pas des problèmes mais nous met au courant de leur existence. Il ouvre nos yeux pour voir et notre cerveau pour imaginer. »

Magdalena Abakanowicz (1930)

« Mon intention n’a jamais été de faire des peintures blanches. […] Le blanc est seulement un moyen d’exposer d’autres éléments de la peinture […]. Le blanc permet à d’autres choses de devenir visibles. »

Robert Ryman (1930)

« Simplicité de forme ne signifie pas nécessairement simplicité de l’expérience. »

Robert Morris (1931)

« Le collage, c’est la partie la plus excitante de mon travail, la plus libre; c’est presque une écriture automatique. C’est là que je trouve des solutions formelles pour saturer l’espace, mon côté « all-over », comme on dit pour les artistes abstraits américains. Le collage, c’est à la fois l’original et le modèle. »

Erró (1932)

« Ce qui nous semble flou c’est l’imprécision, c’est-à-dire autre chose si on les compare à l’objet représenté. Mais du fait que ces tableaux ne sont pas pensés pour qu’on les compare à la réalité, ils ne peuvent être ni flous, ni précis, ni autre chose. »

Gerhard Richter (1932)

« C’est à partir du monochrome sans chrome, ce zéro total qu’était cette surface polie, que toutes les images ont pu sortir… Il y avait là non seulement un autoportrait, mais du fait de l’acier réfléchissant, l’autoportrait du monde. »

Michelangelo Pistoletto (1933)

« Ce qu’est un tableau, je n’en sais rien. C’est ce que je cherche. Chacune de mes peintures pose la question. Je peux seulement dire qu’à mon sens un tableau, lorsqu’on le regarde suffisamment, n’est pas une fenêtre vers l’extérieur, mais une porte qui s’ouvre vers l’intérieur. »

Jean-Michel Sanejouand (1934)

« L’art se situe dans l’espace qui existe entre mes doigts de pied. »

Ben (1935)

« L’essentiel est de poursuivre obstinément, sans but, avec un enthousiasme naïf, quasi enfantin. »

Christo (1935)

« Je ne traite pas exclusivement l’image populaire. Je suis davantage concerné par celle-ci comme faisant partie de mon propre paysage. Le Pop Art est seulement une facette de mon travail. Plus que par les images pop, je suis intéressé par des images personnelles… »

Jim Dine (1935)

« (…)faire quelque chose qui éprouve l’environnement ou qui réagit face à lui, qui change, qui n’est pas stable, faire quelque chose d’indéterminé qui paraît toujours différent, dont on ne peut prévoir précisément la forme (…)/ faire quelque chose qui réagit aux changements de lumière et de température, est sujet aux courants d’air et dépend dans son fonctionnement des forces de la gravité (…)/ faire quelque chose qui vit dans le temps et fait faire au spectateur l’expérience du temps, /énoncer quelque chose de naturel. »

Hans Haacke (1936)

« Une œuvre n’est pas quelque chose de beau à regarder. L’important, c’est l’image mentale qu’elle imprime. »

Martial Raysse (1936)

« La plupart des travaux se font autour d’un vide, c’est-à-dire d’un sens qui ne veut pas se donner immédiatement. Nous ne limitons pas, au contraire, nous cherchons toujours à l’ouvrir. C’est une notion importante qui, je crois, doit être perturbatrice. Ce qui est donné à voir n’est pas rassurant, ne parle pas précisément de quelque chose. »

Claude Viallat (1936)

« Je peux enfin toucher l’écorce de l’arbre, observer le vol de l’oiseau, déguster le goût de la baie, entendre le cri de l’animal et, enfin, sentir le parfum de la fleur. C’est tout ce qui s’offre à la préhension des cinq sens de l’homme, qui participe à la conception de mon travail. »

Nils-Udo (1937)

« Mon point de départ est la laideur, la disharmonie. »

Georg Baselitz (1938)

« L’œuvre d’art est un élément au milieu d’un ensemble: architectural, économique, politique dont elle fait partie. »

Daniel Buren (1938)

« Le propre de l’art est de s’affranchir des interdits, à chacun de vérifier sa capacité à la liberté. »

Jean-Pierre Raynaud (1939)

« Ce que j’aime avec la photographie c’est qu’elle représente un moment d’arrêt dans le temps, comme un poème. La peinture, quelle que soit sa durée de réalisation, parle toujours de ce moment quintessentiel. »

Chuck Close (1940)

« Je travaille sur des villes, elles sont mon vrai matériau ; je m’en saisis pour leurs formes, leurs couleurs, mais aussi pour ce qui ne se voit pas, leur passé, les souvenirs qui les hantent. Quand je colle mes images sur un escalier de Paris ou un mur d’église napolitaine, il y a une interaction entre mon image et l’espace-temps où je l’insère. L’image n’existe plus pour elle-même : le Caravage ne m’intéresse pas, il ne compte que par et pour Naples. »

Ernest Pignon-Ernest (1942)

« Être une artiste signifie guérir continuellement ses propres blessures, et en même temps les exposer sans cesse. »

Annette Messager (1943)

« Qu’une chose soit visible ou invisible ne change absolument rien, puisqu’elle est, de toute façon, invisible dans la réalité. La forme n’est pas l’œuvre. L’œuvre est toujours souterraine. Je pense que le cœur de la terre est le seul musée authentique pour abriter une sculpture. »

Claudio Parmeggiani (1943)

« On ne place pas une œuvre dans un lieu, elle est ce lieu. »

Michaël Heizer (1944)

« Les arts ne sont plus les Beaux-arts, une époque de la culture c’est achevée. »

Yves Michaux (1944)

« L’art est passion morale mariée au divertissement. La passion morale sans divertissement est propagande, et le divertissement sans passion est télévision. »

Rita Mae Brown (1944)

« Je crois qu’être artiste, aujourd’hui, c’est remettre en cause la nature de l’art – être « créatif », pour moi, c’est cela. Cela implique une responsabilité totale de l’artiste en tant qu’individu face aux implications politiques, sociales et culturelles de son activité. »

Joseph Kosuth (1945)

« Une idée appartient à tout le monde. La pensée n’appartient pas aux artistes, ce qui leur appartient, c’est le geste. »

Gérard Garouste (1946)

« J’essaie de restaurer un peu de la sensibilité du dessin original qui a été perdue dans l’opération de transfert photographique. »

Sherrie Levine (1947)

« Je crois que je n’ai jamais voulu faire à tout prix quelque chose qui soit de la sculpture ; j’ai toujours travaillé à partir de l’objet, de la logique de la matière.
(…) Quand j’ai utilisé l’arbre, je ne l’ai pas utilisé en tant qu’image, ce n’était pas un travail sur la symbolique de l’arbre. Je me suis servi du bois et de la végétation comme une matière capable de se transformer, de se modeler. Je reconnais par ailleurs la richesse de la symbolique de l’arbre, mais le principe fondamental de mon travail est une adhésion à la réalité. »

Giuseppe Penone (1947)

« L’art n’est pas au sujet d’imaginer quelque chose. C’est l’opposé – descendant quelque chose. »

Julia Cameron (1948)

« Je peins le mariage malheureux de la biomorphique et du décoratif, du “pinceau chargé” et du géométrique, du psychisme et de la culture populaire. Je veux une peinture qui soit opérative. Je cherche le contenu, non l’abstraction. »

Jonathan Lasker (1948)

« Il y a chez moi un côté promeneur, arpenteur, et tout ce que je regarde est aussitôt passé au filtre de ma réflexion du moment. Les choses sont comme décodées, analysées. C’est toujours mon chantier le plus actif du moment, le plus brûlant, qui me fait regarder la réalité de telle ou telle façon. Les œuvres naissent ainsi. »

Bertrand Lavier (1949)

« J’aime défaire, retourner, mettre en doute, suspendre. Il est fatal que dans cette longue rumination critique, je rencontre toutes les formes d’ambiguïtés, d’impasses et de paradoxes. C’est une tonalité générale. (…) dans l’acte de création lui-même, ni le doute, ni l’ironie n’existent, tout est balayé, je ne pense à rien du tout. »

Eric Rondepierre (1950)

« Bientôt, les images seront formées à partir d’un système logique, presque comme on fait de la philosophie – on décrira les objets à partir de principes et de codifications mathématiques au lieu d’arrêter dans le temps des ondes lumineuses. »

Bill Viola (1951)

« Il n’est pas vrai que je sois devenue une artiste consciemment. Je tente de trouver des solutions pour moi-même, c’est ma thérapie personnelle. Le fait que ce soit de l’art me protège, l’art me donne le droit de faire ce genre de choses. »

Sophie Calle (1953)

« L’appareil photo est un simple pinceau et je m’insère dans la photo pour reproduire exactement le geste du personnage. Le fait que cela soit moi n’a aucune importance. »

Cindy Sherman (1954)

« L’art est un processus perpétuel d’éloignement de l’angoisse. »
Jeff Koons (1955)

« Quand je commence une sculpture je ne pense à rien. Je me laisse guider par l’intuition. C’est un peu ma musique interne. Sinon, je garde à l’esprit cette notion de l’être humain qui n’est pas fait que de chair, mais aussi d’une âme douée d’une sonorité. Je travaille sur le chant de la matière, après il y a la voix, donc les mots. Pour moi, le corps est une abstraction traversée par une lumière intérieure. »

Jaume Plensa (1955)

« Mon approche de la terre a commencé par une réaction contre la géométrie. Je trouvais arrogant de l’imposer à la nature, et je le pense toujours. Mais je me rends compte, aujourd’hui, qu’il est arrogant de considérer que l’homme est l’inventeur de la géométrie. En ce qui concerne mes propres travaux, il me semble que la géométrie s’y trouve au même degré que dans la nature. »

Andy Goldsworthy (1956)

« J’aime bien que la pièce te nomme, te porte, te conduise. Accompagner le spectateur dans son parcours, se promener avec lui, tracer le chemin. »

Cristina Iglesias (1956)

« On ne peut pas oublier l’histoire et en même temps, il est nécessaire de l’oublier, parce que sinon, on ne peut pas créer. Je regarde vers l’arrière, et en même temps vers l’avant. »

Stephan Balkenhol (1957)

« Dans chacune de mes installations, j’essaie de créer une situation, un environnement multi sensoriel pour donner aux gens « qui ne font que passer » l’envie de s’attarder. Surprendre les gens et leur donner du plaisir, c’est ce qu’on peut faire de plus subversif. »

Céleste Boursier-Mougenot (1961)

« Toute licence en art est une de mes devises favorites. »

XiaoYu (1965)

« L’art est comme la médecine, il a le pouvoir de guérir. »
Damian Hirst (1965)

« Les gens pensent que je crée un univers de fantaisie pour m’évader de la réalité. Mais je crois qu’un monde synthétique possède sa propre réalité et sa propre intériorité : il est fait de ce que vous sentez, de ce que vous expérimentez, de ce que vous rêvez… »

Mariko Mori (1967)

« Le recours à la figuration est en réalité un prétexte. Dans une conception réaliste, tout objet ou toute figure s’accompagne d’une ombre projetée. Dans un sens métaphorique, cette ombre projetée, c’est moi. L’ombre qui accompagne la figure donne du volume à l’objet, mais en même temps, elle dessine elle-même une forme distordue. Je veux dire par là d’une part que mon travail est en rien virtuel, et que le réalisme en est la base ; d’autre part, que je détourne le réalisme pour faire évoluer la perception ou le sentiment suscité par l’objet figuré. »

Xie Nanxing (1970)

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